Apprendre à marcher : des soins de physiothérapie dans le nord-ouest du Nigéria

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J’ai rencontré Isah* lorsqu’il avait deux ans et demi. Isah était sévèrement dénutri et il n’avait encore jamais marché. Cela était déjà suffisamment inquiétant, mais Sadiya*, sa mère, nous a dit qu’il avait également cessé de ramper.

L’enfant régressait. C’était clairement un signal d’alarme.

Isah venait d’arriver à l’unité de malnutrition de l’hôpital Unguwa Uku [dans l’État de Kano], où je travaille comme physiothérapeute pédiatrique.

Je travaille en pédiatrie depuis des années, mais je n’avais jamais, jusqu’à présent, exercé dans un environnement spécialisé dans la malnutrition.

Lorsque j’ai commencé, j’ai été choqué. Je suis moi-même originaire de Kano. Même si je savais que la malnutrition existait dans les zones rurales de notre État, je ne réalisais pas à quel point elle était répandue ni à quel point les conséquences pouvaient être désastreuses.

La malnutrition aiguë sévère affecte le corps de différentes manières. Elle freine la croissance, provoque une fonte musculaire et, dans certains cas, elle limite la mobilité articulaire et provoque des lésions cutanées douloureuses. Sans l’énergie nécessaire pour bouger ou jouer, les enfants s’affaiblissent physiquement et ne reçoivent pas la stimulation dont ils ont besoin pour apprendre.

Dans certains cas, les enfants dénutris cessent de franchir les étapes importantes de leur développement ou commencent même à régresser. Sans soins appropriés, ces retards de développement peuvent avoir des conséquences physiques et cognitives durables et entraîner des handicaps à long terme.

Les enfants apprennent mieux lorsqu’ils sont calmes. Lors de la première visite, nous n’avons pas fait d’exercices planifiés, nous avons simplement joué et chanté. Avoir un enfant dénutri est très difficile pour les parents, j’ai donc veillé à ce que Sadiya puisse participer. Je voulais qu’ils se sentent tous les deux détendus.

Lors de notre deuxième séance, Isah a applaudi quand il m’a vu! C’était un bon signe, alors nous avons commencé à travailler sur notre prochain objectif : réactiver ses capacités à ramper. Heureusement, Isah a beaucoup aimé le lait thérapeutique spécialement formulé pour les enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère. Nous l’avons utilisé pour encourager différents types de mouvements et, très rapidement, Isah a rampé vers le lait.

Sadiya et moi étions très contents. Cependant, Isah avait déjà rampé auparavant, ce n’était donc pas une nouvelle compétence. Comme il n’avait jamais marché, cela allait être plus difficile. Nous avons travaillé pour donner à Isah la force et la confiance nécessaires pour se mettre debout. Une fois cet objectif atteint, il a commencé à « marcher », en s’agrippant aux meubles pour se déplacer. Mais nous devions lui apprendre à marcher sans aide.

Je me souviens encore du jour où il a fait ses premiers pas.

J’avais installé deux petites tables à un angle de 45 degrés, de sorte que, si Isah s’agrippait à l’une, il devait se tourner pour attraper l’autre. Nous avons répété l’exercice en augmentant progressivement la distance entre les tables. Puis, soudain, Isah s’est mis debout, sans s’agripper à quoi que ce soit. J’ai demandé à Sadiya de venir devant lui. Isah a fait un pas, puis un autre, puis il est tombé.

J’ai regardé Sadiya, prête à la rassurer. Nous étions sur des tapis moelleux, je savais donc qu’Isah ne s’était pas fait mal, mais je pensais que sa mère pourrait paniquer en le voyant tomber ainsi. Mais le visage de Sadiya était rayonnant d’excitation. Elle ne s’inquiétait pas de la chute. Il avait marché!

À partir de là, Isah a continué à faire de grands progrès. Lors de son évaluation finale, il pouvait marcher plus de sept mètres sans tomber.

J’ai regardé Sadiya, prête à la rassurer. Nous étions sur des tapis moelleux, je savais donc qu’Isah ne s’était pas fait mal, mais je pensais que sa mère pourrait paniquer en le voyant tomber ainsi. Mais le visage de Sadiya était rayonnant d’excitation. Elle ne s’inquiétait pas de la chute. Il avait marché!

À partir de là, Isah a continué à faire de grands progrès. Lors de son évaluation finale, il pouvait marcher plus de sept mètres sans tomber.

« Les mères sont essentielles au rétablissement de leurs enfants. »

Zainab, une membre du personnel de MSF, teste l’appétit de Maryam, la fille de Shamsiya, au centre de nutrition thérapeutique ambulatoire. Déjà soignée pour malnutrition il y a deux ans, Maryam a été réadmise après une forte fièvre. Nigéria, 2025. © Abba Adamu Musa/MSF

Le jour où il devait sortir de l’hôpital, Sadiya s’est portée volontaire pour parler de son expérience aux autres mères. La dernière chose qu’elle leur a dite m’a vraiment captivé. Elle a dit : « J’ai amené un enfant dénutri dans cette installation pour le soigner. Et finalement, je rentre chez moi avec un enfant bien nourri et un enfant droit [debout]. »

J’avais les larmes aux yeux. Les familles nous disent souvent que, lorsqu’un enfant cesse de marcher pendant des mois, elles pensent qu’il s’agit d’un handicap permanent et qu’il n’y a rien à faire. C’est dévastateur pour ces familles, mais cela signifie aussi que les enfants ne reçoivent pas l’aide dont ils ont besoin.

Les mères jouent un rôle essentiel dans le rétablissement de leurs enfants. Moi, je ne fais peut-être que cinq séances avec un enfant, mais la mère est avec son enfant tous les jours. Si les personnes soignantes sont démoralisées, anxieuses ou désespérées, nous essayons de leur redonner espoir. Nous tentons d’accompagner les parents, de les soutenir, de leur donner les outils nécessaires et de leur dire : « En fait, il y a une solution. Cet enfant a une chance. Si vous le motivez, jouez avec lui et le stimulez, il réagira et franchira les étapes importantes de son développement. »

*Les noms ont été changés pour protégerla vie privée.

Depuis 2022, les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) constatent une augmentation constante du nombre d’enfants admis pour malnutrition dans nos installations, au nord-ouest du Nigéria, particulièrement dans les États de Kano et de Katsina.

Plusieurs facteurs aggravent cette crise, notamment l’insécurité et la violence, la spirale des coûts de la vie et le manque d’autres services de santé de base. Aujourd’hui, les coupes massives dans le financement de l’assistance humanitaire, en particulier celles des États-Unis, du Royaume- Uni et d’autres pays européens, ont de réelles conséquences pour les enfants dénutris. À titre d’exemple, en juillet 2025, le Programme alimentaire mondial a été contraint de suspendre toute assistance d’urgence et nutritionnelle dans le nord-est du Nigéria en raison d’un « déficit de financement critique ». Environ 1,3 million de personnes ont ainsi été privées de soins essentiels.

Bien que MSF ne soit pas directement touchée, nous ne pouvons pas remplacer les programmes supprimés ou suspendus. Nos équipes travaillent à la limite de leurs capacités. Dans certaines zones, nous sommes la seule organisation internationale d’assistance médicale et humanitaire présente. Si la tendance actuelle se poursuit, nous pourrions bientôt être confrontés à une situation encore plus catastrophique pour les enfants et leurs familles, dans le nord du Nigéria.