Gaza des moments de joie au coeur de l’atrocité

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Depuis plus de deux ans, les membres du personnel de Médecins Sans Frontières (MSF) en Palestine vivent et travaillent dans le contexte d’une guerre brutale. Ils partagent ici leurs témoignages sur les traumatismes, les pertes et les petits moments qui leur apportent un peu de joie et de réconfort au coeur de l’atrocité.

Ces récits ont été initialement publiés sur la plateforme en ligne Humans of New York. Ils ont été cocréés par Brandon Stanton et Nour Alsaqqa, spécialiste en communication de MSF pour Gaza.

MUHAMMAD KULLABMÉDECIN CHEZ MSF

Ces récits ont été initialement publiés sur la plateforme en ligne Humans of New York. Ils ont été cocréés par Brandon Stanton et Nour Alsaqqa, spécialiste en communication deJe faisais ma tournée quand j’ai entendu une explosion. Ma famille vit à proximité de l’hôpital. D’habitude, quand une explosion se produit aussi près, je les appelle immédiatement. Mais ce jour-là, je ne l’ai pas fait. Peut-être étais-je devenu insensible. Mais au bout d’une heure, j’ai commencé à remarquer que les infirmières agissaient de manière étrange autour de moi. L’une d’elles m’a demandé si j’avais des nouvelles de ma famille. C’est là que j’ai compris. MSF pour Gaza.

Je me suis précipité vers les urgences. La première personne que j’ai aperçue était mon père. Il se trouvait dans la zone de l’explosion; il était sous le choc. Ma soeur était à côté de lui, également sous le choc. J’ai demandé où était ma mère et l’infirmier m’a répondu qu’elle était aux soins intensifs. Les soins intensifs se trouvent trois étages au-dessus des urgences, alors j’ai immédiatement commencé à monter les escaliers en courant. L’infirmier a couru derrière moi. Il m’a dit : « Je suis désolé. Je ne savais pas comment vous le dire. Mais votre mère est décédée. » Je me suis effondré sur le sol.

J’ai été conduit vers un immense sac blanc. J’ai ouvert la fermeture à glissière. Et j’ai vu son visage. Elle avait été lourdement blessée, bien sûr, mais son visage était intact. À ce moment-là, j’ai eu envie de l’embrasser. Alors je l’ai fait. Et j’ai commencé à la serrer dans mes bras. C’est alors qu’on m’a éloigné, et qu’on l’a recouverte.

KHOLOUD AL-SEDAWISOUTIEN À LA COORDINATION CHEZ MSF

Je ne peux pas pleurer. Je voudrais, mais je n’y arrive pas. J’étais enseignante. Maintenant, je vois les enfants marcher dans les rues. Ils viennent dans notre clinique. Certains sont mutilés : une jambe ou un bras en moins. Même les enfants qui ne sont pas blessés changent.

Avant la guerre, il était rare de voir un enfant qui n’allait pas à l’école. Mais aujourd’hui, les enfants de Gaza ne sont pas allés à l’école depuis deux ans. Ils commencent à se dire : « Je vais travailler pour nourrir ma famille et lui apporter de l’eau. » C’est le cas pour ma propre fille, qui a 12 ans. Elle était une élève brillante et elle rêvait de devenir médecin. Elle a une cousine du même âge au Canada. Elles s’appellent par vidéo et ma fille voit la différence. Récemment, elle m’a dit : « Je ne veux plus être médecin. » Cela m’a brisé le coeur, mais je n’ai pas pu pleurer.

Il y a quelques mois, la maison de la famille de mon mari a été bombardée. Ce jour-là, il a perdu 15 membres de sa famille. Sa mère, son père et son frère étaient sous les décombres. Je suis allée récupérer les morceaux de corps. J’ai dû commencer à chercher à qui appartenait cette tête, ce bras, cette jambe. Après, je me suis assise, seule, et j’ai essayé de pleurer. Mais même là, je n’ai pas pu.

WEAM ATALLAHSUPERVISEURE PHARMACEUTIQUE CHEZ MSF

J’ai fermé mon réseau social. De Gaza, on ne reçoit que de mauvaises nouvelles : une personne meurt, une autre est bombardée ou encore déplacée. Alors que, partout ailleurs dans le monde, les gens vivent leur vie. Littéralement, la moindre petite chose qu’ils font me rend jalouse. Comme manger une glace. C’est mon aliment préféré. Cela fait deux ans que je n’ai pas mangé de glace. Je ne veux envier personne, alors j’essaie de ne pas regarder.

Notre maison est partiellement détruite, mais nous y vivons toujours. Chaque jour, quand je rentre du travail, ma nièce de deux ans m’attend. Elle s’appelle Hanan, ce qui signifie « gentillesse ». Nous faisons tout notre possible pour la protéger, pour lui offrir une enfance. Elle a fêté son anniversaire, il y a deux semaines. Nous avons dansé toute la nuit. Il y avait des bombardements tout autour de nous, mais nous avons simplement monté le volume et essayé de nous déconnecter de tout ce bruit. Il est impossible en ce moment de se procurer du sucre à Gaza, mais tout le monde a contribué pour rassembler tout le sucre que nous pouvions. Et avec ce sucre, nous avons fait un gâteau, des brioches à la cannelle et du thé sucré à la menthe. Hanan ne mange que des conserves. Alors, quand elle a vu ce gâteau, elle s’est mise à crier. Tous les enfants se sont mis à crier. Vous ne pouvez pas imaginer leur joie