En 2015, j’étudiais l’ingénierie à l’université lorsqu’un membre de ma famille très cher est décédé. J’ai interrompu mes études, mais en Érythrée, si vous n’êtes ni étudiant ni fonctionnaire, vous êtes contraint de vous enrôler dans l’armée sans aucune possibilité d’y échapper.
Je n’avais d’autre choix que de fuir. Je me suis rendu au Soudan. Mais demander l’asile au Soudan n’était pas une bonne idée. Environ deux millions de personnes réfugiées d’Érythrée vivent là-bas, pour beaucoup, dans les conditions difficiles des camps de personnes réfugiées. Ma seule option était de me diriger vers la Libye.
UN VOYAGE PÉRILLEUX
Pour une personne dans ma situation, il n’existe aucune voie légale pour se déplacer du Soudan vers la Libye. À plusieurs reprises, j’ai été détenu ou battu par des passeurs, jusqu’à ce que je puisse les payer. Ils nous contraignaient à dormir dans des pièces sans fenêtres. Ils nous donnaient très peu à manger, et, lorsque des gens tombaient malades – ce qui m’est arrivé –, il n’y avait aucune possibilité de consulter un médecin.
« Je parle désormais huit langues, que j’utilise dans le cadre de mon travail d’agent de santé communautaire pour MSF, au service des personnes réfugiées et migrantes. »
La dernière étape de mon périple, c’était un trajet de 12 heures, caché dans un camion-citerne vide. Nous étions 50 à l’intérieur. Il faisait facilement 45 degrés. Les gens vomissaient et s’évanouissaient, se brûlant à chaque fois qu’ils touchaient les parois métalliques de la citerne.
La première fois que j’ai tenté la traversée de Tripoli vers l’Italie, notre bateau a été intercepté par un gang de ravisseurs. Ils nous ont ramenés en Libye et nous ont dit que nous devions payer 1 500 dollars pour être libérés. Les personnes qui ne pouvaient pas payer ont été affamées, torturées, battues ou abattues.
Quand j’ai été libéré, je suis retourné voir le passeur initial, qui m’a autorisé à remonter à bord. J’étais dans la cale, dans le noir. Elle était tellement bondée que les gens autour de moi s’évanouissaient.
SAUVETAGE EN MER
Nous avons finalement utilisé le téléphone satellite pour appeler à l’aide et, enfin, nous avons vu un navire s’approcher. C’était Médecins Sans Frontières (MSF).
Lorsque nous sommes montés à bord du bateau de MSF, il y avait des médecins et du personnel infirmier. On nous a donné des vêtements, des médicaments, de la nourriture et de l’eau. C’est difficile d’expliquer à quel point ce fut un immense soulagement. C’était le 2 septembre 2015.
Je ne suis pas resté en Italie. Je connaissais des gens qui y étaient restés et qui souffraient. J’ai eu la chance de rencontrer une famille italienne qui aidait les personnes réfugiées, je n’oublierai jamais leur gentillesse.
Je me suis d’abord rendu en Allemagne, où vivait mon oncle. Il m’a aidé à acheter un billet pour la Belgique, où j’ai retrouvé ma tante et déposé une demande d’asile.
DONNER EN RETOUR
Depuis lors, je vis en Belgique. Je parle désormais huit langues, que j’utilise dans le cadre de mon travail d’agent de santé communautaire pour MSF. J’aide les personnes réfugiées et migrantes à accéder aux soins de santé.
Les personnes migrantes font l’objet de nombreux stéréotypes. Mais je connais des milliers de personnes comme moi. Depuis mon arrivée ici, j’ai travaillé dur pour subvenir aux besoins de ma famille. Les gens comme moi, réfugiés ou migrants, contribuent à l’économie et au développement du pays dans lequel ils vivent. Nous voulons simplement nous construire un avenir.
Parfois, je repense à un moment passé sur le bateau de MSF, lorsque nous avons été rescapés. J’ai parlé au médiateur culturel, un Irakien. Je lui ai demandé quelles qualifications il me faudrait pour exercer un jour un métier comme le sien. Il m’a répondu qu’aucun diplôme particulier n’était nécessaire, juste de solides compétences en communication et un coeur humanitaire. Toutes ces années plus tard, me voici.
« Les gens comme moi, réfugiés ou migrants, contribuent à l’économie et au développement du pays dans lequel ils vivent. »

« en Érythrée, si vous n’êtes ni étudiant ni fonctionnaire, vous êtes contraint de vous enrôler dans l’armée sans aucune possibilité d’y échapper. »